de: Gilles VIERNE
     à mon ami Philippe EZEQUEL

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Johan, accroupi sur les planches disjointes du perron, ne parvenait toujours pas à dormir. Il ressassait le film de sa future Transition. Il savait bien pourtant qu’il ferait mieux de reprendre des forces car la cérémonie durerait toute la journée. Le ciel nocturne frissonnait, électrique, zébré de filaments violacés. Les bouffées de chaleur au léger parfum de réglisse suave qui émanaient de la terre aride avaient dispersé les particules fines et l’air était plus respirable. De ci de là les amas de Cactus dessinaient dans l’obscurité de multiples nuances de noir que leurs fleurs irisaient fugacement dans la pénombre blafarde.

 

Johan finissait sa retraite d’une semaine dans le ranch des quadras. C’était une semaine sans parole dédiée à l’introspection. Chacun dans sa cabane avait médité pour se remémorer son existence, comprendre le but de sa vie et préparer sa Transition.

Il avait analysé tous les bienfaits de la société pacifique mondiale. Les derniers conflits s’étaient éteints depuis presqu’un siècle avec la disparition des « Passéistes », un effondrement presque naturel de leur doctrine qui rejetait les bienfaits de l’évolution. Même en leur offrant gratuitement leur Transition, certains préféraient ne pas quitter leur condition actuelle. Les réseaux sociaux bruissaient alors de mille rumeurs abscondes sur les dangers de la Transition ; particulièrement chez les personnes âgées, c'est-à-dire celles qui avaient dépassé le demi siècle d’existence. Les réticences ne dépendaient pas du niveau d’éducation des populations. En Inde par exemple c’est par millions que les candidats se précipitèrent et réalisèrent leur Transition dès son instauration.

Puis les guerres se sont étiolées avec les jeunes qui réalisaient dans leur grande majorité  leur Transition. Il n’y avait aucune obligation, certains attendaient inutilement quelques années mais la plupart n’atteignait pas les cinquante ans avant de réaliser le grand saut. Les quelques vieux encore réticents s’étaient regroupés en villages que la société subventionnait, isolant ainsi définitivement les plus acharnés comploteurs que plus personne n’écoutait.

 

Notre Terre avait été transformée par cette soudaine découverte scientifique. Délestée du fardeau de milliards d’humains âgés impropres à la reproduction, le reste de la population accéda à un niveau de vie digne, sans famine.

La neutralité carbone n’était certes pas encore atteinte (mais on s’en rapprochait) malgré le service mondial forestier obligatoire depuis plusieurs décennies. Tous les habitants hommes et femmes passaient nécessairement une année à l’entretien et à la croissance des forêts et plus généralement au développement des puits de Carbonne, la désacification des océans, la régénération des déserts. Mais cela ne suffisait pas encore à combler les besoins pour le chauffage des habitations, obligatoirement au gaz de recyclage des déchets, aux granulés de bois ou à l’électricité solaire. Tous les immeubles et maisons s’ornaient d’hideux bidons pour le chauffage de l’eau sanitaire. Il subsistait encore des coupes de bois sauvages, durement réprimées par la loi. Les immenses forêts primaires avaient disparu, laissant place à la latérite inculte, si bien que la température moyenne mondiale avait fortement augmentée. Le paysage ressemblait souvent à une steppe aride, même dans les pays autrefois au climat tempéré. Les très hautes latitudes étaient ravagées chaque année par les feux de tourbière, de gigantesques incendies de la Sibérie au Canada. Ces feux zombies duraient depuis des décennies, se terrant dans le sol chaque hiver et ressurgissant à la faveur des températures anormalement élevées chaque été. Le dégel du permafrost augmentait considérablement les quantités de gaz à effet de serre émises par la dégradation des plantes et des cadavres d’animaux jadis pris dans le piège des glaces.

 

Des énergies fossiles ne restaient plus que de l’Uranium que l’on enrichissait et recyclait dans les surgénérateurs, du coke consacré uniquement aux besoins de l’industrie, et du gaz naturel, que l’on extrayait encore en petite quantité et à grands frais des anciens gisements autrefois si prospères. Le gaz liquéfié était réservé au transport maritime. Les transports terrestres, autrefois si gourmant en énergie, s’étaient atrophiés, la majorité des besoins ancestraux en produits exotiques ayant disparu. Les déplacements des particuliers se faisaient en vélo ou en véhicule électrique. La société s’était réorganisée en bulles semi-autarciques. Les rares camions au gazogène ou à l’hydrogène assuraient l’approvisionnement des denrées que l’on ne trouvait pas dans le voisinage.

 

Curieusement, dans cette société numérique, les livres subsistaient et le besoin s’était même multiplié. Les places centrales des villes et villages étaient cernées par de prodigieuses médiathèques qui bourdonnaient jour et nuit. C’était le cœur battant des cités car les activités de la jeunesse  s’orientaient autour de deux axes, le développement intellectuel d’une part et sportif d’autre part, particulièrement axé sur l’épanouissement sexuel avec de multiples exercices, rencontres et expériences dès le plus jeune âge. Cet encouragement pour l’activité physique était d’ailleurs le seul objet des rares rencontres internationales, d’une impudicité légendaire.

 

Johan avait participé à ces concours internationaux et gouté aux drogues exotiques que l’on trouvait à profusion pour épicer les ébats. Il y repensait lors de sa retraite monacale. Curieusement il ne s’était pas beaucoup projeté dans le futur, il connaissait trop bien le temps.

 

Il était un Maître du Temps.

 

Sa carrière de physicien à l’Académie du Temps était consacrée à l’étude des perturbations stochastiques du temps à moyenne échelle, mais il connaissait bien sûr toutes les théories temporelles. C’est pourquoi, contrairement à la majorité des femmes et des hommes, il abordait sa Transition avec sérénité. Ce n’est pas cela qui l’empêchait de dormir en cette nuit sans Lune mais l’excitation à l’approche de la cérémonie de l’accouplement. Il avait choisi Suzana comme architecte de sa Bacchanale, déjà bien expérimentée, une rousse affriolante, il la vivait déjà, bien avant l’heure !

Demain, ou plutôt dans quatre heures, la cérémonie de l’accouplement commencerait à neuf heures. Toutes les libertés seraient de mise et savamment orchestrées, jusqu’à plus soif si l’on peut dire. Johan se délectait à l’avance des lascives licences, son entrainement pour cette cérémonie ayant été comme à l’habitude en tout point efficace.

Puis après une ultime libation il monterait vers l’autel de sa Transition.

 

Le Darwinisme Ultime régissait la société. Il postulait que les changements phénotypiques des organismes à travers les générations ne pouvaient s’exercer que jusqu’à la reproduction. Ainsi les humains ne participant plus au renouvellement des générations étaient superfétatoires et pouvaient alors avoir droit à la Transition sans léser la société.

C’était l’accès au plus haut niveau de l’existence où l’absence de causalité de la Transition vers cette future existence impliquait une nouvelle vie débarrassée des servitudes et autres contingences matérielles et l’exercice de la pensée principalement dédié à sa propre élévation. Tel Platon dans sa caverne, ce plus haut niveau de l’existence était inaccessible avant sa propre Transition.

 

C’était un voyage sans retour dans le futur, une brèche du temps. La transition était gérée par l’Académie du Temps qui maîtrisait depuis des générations le saut temporel fractal. La théorie du temps et des sauts temporels est décrite en détail dans l’encyclopédie du Temps fractal et je me contenterai ici de vous en donner une description sommaire. Si l’espace temps de la théorie de la relativité est continu et infiniment dérivable, il en va autrement à l’échelle atomique où le temps n’existe plus et le nuage électronique n’est plus régi que par l’équation de Schrödinger. Les tentatives de liaison entre ces deux mondes à jamais irréconciliables ont fait l’objet de nombreuses théories au vingtième siècle, gravitation quantique, supercordes, etc. La seule théorie qui agrégea la physique quantique et l’univers macroscopique fut la théorie du Temps fractal.

Imaginez le temps tel un chou romanesco ou une feuille de fougère, c’est une image bien sûr car le temps est toujours une autre dimension. Le saut temporel est en fait un court-circuit temporel entre deux pointes du temps fractal et cela à n’importe quelle échelle mais toujours dans le futur. La flèche du temps n’étant que la résultante de l’augmentation de l’entropie, aucune découverte n’a jamais remis en cause le second principe de la thermodynamique !

 

Bien sûr on n’a jamais eu de nouvelles des générations entières qui sont parties dans le futur puisqu’il n’y a aucun moyen de revenir en arrière dans le temps. Toutefois on est sûr et certain que les sauts temporels se sont bien produits. Les premiers essais eurent lieu sur des objets puis sur les animaux. Ils ne furent autorisés pour les être humains que lorsqu’on eut la certitude que la connexion temporelle était réelle, par le procédé de frise quantique du court-circuit temporel et l’analyse de la corrélation des particules émises lors du contact. En effet quelques particules franchissent dans l’autre sens le court-circuit temporel, essentiellement de l’hydrogène résultant sans doute du craquage de molécules organiques et lors de quelques expériences on a pu retrouver des molécules prébiotiques. Cela permit de confirmer la subsistance de la vie quelque que soit l’année visée, car les envois se font de quelques milliers d’années à plusieurs millions d’années dans le futur ! L’atout fondamental qu’apporta le procédé de frise quantique fut de matérialiser la conservation de l’intégrité du corps humain lors du saut temporel. On avait enfin la preuve que tout le corps se retrouvait entier et fonctionnel dans son nouvel environnement. Il n’y avait plus aucun doute sur ce fait, tous pouvaient ainsi faire le saut sans risque.

 

Leurs épiques ébats s’étant éternisés, Johan était le dernier à effectuer sa Transition. Plus de vingt membres de sa communauté avaient déjà fait le grand saut. Il piaffait et se trémoussait, ébloui par l’énorme soleil rasant, presque rouge, enflé par la distorsion de l’air chaud et humide qui électrisait cette fin de journée. Johan avançait enfin dignement sur la plateforme du temps, son corps régénéré par ses excès dionysiaques, l’esprit repus de salacité orgiaque, fin prêt pour sa Transition.

En tant que maître du temps on lui accorda l’honneur de préparer lui-même les opérations, la recherche des pointes temporelles supra-locales, les vérifications du compte à rebours, il connaissait tout cela par cœur mais il lui plaisait de régir son propre cas.

Il déclencha lui-même le court-circuit temporel, son corps s’éleva de quelques centimètres et un impalpable halo diapré l’enveloppa. On immortalisait l’instant en modélisant le corps lors du saut et on condensait ensuite une statue qui était remise à la famille. Il était d’usage d’adopter alors une attitude détendue et certains joyeux drilles se livraient à d’amusantes singeries facilitées par la sustentation du corps lors du saut temporel, mais Johan resta stoïque, digne, un léger sourire en coin, presque blasé.

Les techniciens opéraient les ultimes réglages, ils ne pouvaient pas choisir la date d’arrivée, ils ne pouvaient que se connecter à la date qui se présentait, les instruments synchronisaient ensuite finement la pointe temporelle la plus proche dans l’environnement supra-local.

Au contact, un éclair iridescent d’une fraction de seconde éblouit l’assemblée. Toute la communauté assistait à cette fête annuelle.

Chacune des cellules de Johan franchit cette infiniment fine barrière temporelle par intrication quantique. Le saut temporel était parfait, les instruments confirmaient qu’il s’était téléporté dans le futur dans 6843 ans 11 mois 18 jours 23 heures 14 minutes et des poussières de secondes.

Johan accédait au plus haut niveau de son existence.

 

Entre temps, la Terre avait tourné autour du soleil, le soleil autour du centre de la galaxie, la galaxie avait elle-même fait un bout de chemin dans le groupe local qui avait tournoyé dans l’amas de la Vierge.

Johan avait été transporté 6843 ans dans le futur à l’emplacement où se trouvait la Terre 6843 ans plus tôt. Ici et maintenant, cet emplacement se situait dans l’espace intersidéral avec quelques atomes d’hydrogène qui virevoltaient autour de son corps immédiatement lyophilisé, tournoyant lentement sans but, comme les autres générations de voyageurs dans le temps.

 

Une dernière étincelle avait connecté entre eux les fins échanges ioniques du cerveau du Maître du Temps. Celui qui connaissait tout du temps avait eu l’ultime révélation que pour réussir son voyage dans le temps, celui-ci aurait dû être ... spatio-temporel.